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Mardi 27 décembre 2005 2 27 /12 /2005 17:11

Les yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,

Des yeux sans nombre ont vu l'aurore;

Ils dorment au fond des tombeaux

Et le soleil se lève encore

Les nuits plus douces que les jours

Ont enchanté des yeux sans nombre;

Les étoiles brillent toujours

Et les yeux se sont remplis d'ombre

Oh! Qu'ils aient perdu leur regard,

Non, non, cela n'est pas possible

Ils se sont tounés quelquepart,

Vers ce qu'on nomme l'invisible

 

 

Et comme les astres penchants

Nous quittent, mais au ciel demeurent,

Les prunelles ont leurs couchants

Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent

 

 

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,

Ouverts à quelqu'immense aurore,

De l'autre côté des tombeaux,

Les yeux qu'on ferme voient encore

Le vase brisé

Le vase où meurt cette verveine

D'un coup d'éventail fut fêlé;

Le coup dut l'effleurer à peine,

Aucun bruit ne l'a révélé

 

Mais la légère meurtrissure,

Mordant le cristal chaque jour,

D'une marche invisible et sure,

En a fait lentement le tour

 

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,

Le suc des fleurs s'est épuisé

Personne encore ne s'en doute,

N'y touchez pas, il est brisé


Souvent aussi la main qu'on aime

Effleurant le coeur, le meurtrit;

Puis le coeur se fend lui-même,

La fleur de son amour périt;

 

Toujours intact aux yeux du monde,

Il sent croître et pleurer tout bas

Sa blessure fine et profonde;

Il est brisé, n'y touchez pas!

Sully Prudhomme

 

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